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"Je commençai à faire de la photo dans les années cinquante. Les temps étaient durs mais non dénués de joie. C'était la guerre froide, mais on espérait bien que les choses changeraient et ceux qui le voulaient, pouvaient - grâce aux images, aux mots, aux gestes - enfoncer ce mur qui les séparait d'un monde meilleur.

C'était le temps où on pouvait avoir des illusions. Et les miennes furent de penser pouvoir contribuer, grâce à mes photos, à dénoncer les maux et les contradictions de l'Italie et d'en commenter les us et coutumes. J'y suis plus ou moins parvenue. Mais je m'aperçus assez vite que mon espace professionnel se restreignait, non pas parce que maux et contradictions s'atténuaient, ni parce qu'il y avait une amélioration des us et coutumes, mais tout simplement parce que petit à petit ces rares journaux qui s'intéressaient aux problèmes réels de la société italienne disparaissaient.

On se souvient que ce fut justement vers la fin des années cinquante que surgit cette presse qui, avec pour alibi de satisfaire à la demande des lecteurs, favorisa l'évasion et maquilla la réalité. L'hebdomadaire illustré (riche en photos couleurs, reportages et autres histoires mondaines) a depuis toujours été l'instrument idéal pour accaparer et "distraire" l'attention du public et, en cette fin des années cinquante, il le sera encore d'avantage.

En réalité, l'hebdomadaire illustré n'était pas né dans ce but. Bien au contraire. Dans un pays aux rares et modestes lecteurs, une formule si stimulante avait servi dans les années trente et quarante à opérer un rapprochement entre la culture et la masse. Un petit Cheval de Troie que quelques intellectuels, comme Longanesi et Benedetti, avaient inséré entre l'hebdomadaire traditionnel, bourré de textes et de phrases pompeuses, et l'hebdomadaire populaire fait de feuilletons et de potins croustillants sur le cinéma. Le boom économique et la "dolce vita" décrètent le succès de nouveaux types de périodiques qui, en synthétisant les deux formules - la cultivée et la cancanière - en génèrent une troisième dévorée par l'encensement de la frivolité, polissant les apparences, célébrant le superflu, faisant fi de la réalité. Voilà que stars et star-system, princes et princesses, papes et nones, magiciens et bouffons deviennent le moteur du progrès. Bien que le marché n'en fournisse aucune preuve, il est normal de penser que la presse est ainsi parce que les gens la veulent ainsi, alors qu'en fait, les gens prennent simplement ce que le marché leur donne. Une irritante équivoque dont on subit encore les conséquences ! Et vue par un contemporain, on pourrait penser qu'une telle façon de faire du journalisme n'était pas qu'une technique éditoriale mais bel et bien une politique patronale.
Cependant, je pense qu'il ne faut pas rejeter la faute sur ces audacieux chefs d'entreprises qui créèrent (et créent encore) ce type de presse : il arrive souvent que sans en avoir pleinement conscience, quelqu'un joue un rôle plus important qu'il ne le devrait simplement parce qu'il a deviné ce qui va être à la mode et il est convaincu que ce qui compte est ce qui est à la mode. La différence entre un écrivain et un journaliste, un poète et un politicien, se situe précisément ici, dans cette incapacité à s'opposer à la direction du vent.

Pour revenir à notre période, il me faut confesser que je dus moi aussi me plier à ce que l'on exigeait de moi. Mes photos de l'époque sont le mémorial de ces années passées à traquer la Diva, car en ce temps-là seule comptait la Diva. Couvertures et reportages se devaient de témoigner de la naissance, l'ascension (et la chute) de cet objet de désir qu'était la Diva cinématographique.

Mes livres et reportages de cette époque ne sont rien d'autre qu'un document sur la femme objet depuis les années cinquante. Ils peuvent servir de souvenir, nostalgique ou irritant, de catalogue des objets perdus, ou encore être utiles à ces sociologues qui ont pour manie l'analyse de la frivolité. Mais ils peuvent aussi servir, et je le souhaite sincèrement, à tous ceux qui, ne méprisant pas le travail d'autrui, parviennent à replacer les choses belles ou laides qui furent faites, dans le contexte de leur époque et qui, ainsi libérés des préjugés, sont à même d'en saisir les qualités cachées.

Je suis convaincue qu'à travers mon travail, une évidence s'imposera, à savoir le soin constant qui fut le mien de "dérober" à cette femme objet, au travers d'un regard, d'un sourire, d'une attitude, un petit quelque chose de profondément intime grâce à une atmosphère, un ciel ou une fleur, profitant pour tout dire de l'éternelle magie qu'irradie la présence féminine. A travers la catalogue "Cento dive, cento anni di cinema" j'ai ainsi photographié cent femmes comme moi cueillies dans l'exaltante brièveté de la jeunesse, saisies dans le fulgurant éclair du succès à la fois objets et sujets de toutes nos nostalgies.

Et aujourd'hui, en les revisitant, elles ne suscitent pas seulement une réflexion sur le temps qui fut, mais incarnent le témoignage d'une Histoire, privée et publique, digne d'être rappelée car, derrière le masque des sourires, il y a l'ascension et la chute d'une génération de femmes dont l'unique faute fut d'être belles, et la seule possibilité de rachat, celle d'avoir du talent".

J'ai eu la chance d'accompagner l'ascension et la chute d'une génération de vedettes dont l'unique faute fut d'être belles, et la seule possibilité de rachat, celle d'avoir du talent. Mes photos ont été publiées dans les magazines du monde entier.

Aujourd'hui, j'aimerais partager avec vous les moments de plaisir que ces photos m'ont apportés. Vous trouverez sur ce site une sélection de mes photos préférées, sélection que j'enrichis chaque jour."

Je vous souhaite la bienvenue !
Chiara Samugheo